Maurice Zundel

Qui était Maurice Zundel ?

Pourquoi le P. Maurice Zundel, ce prêtre suisse mort en 1975, a-t-il eu un tel retentissement ? France-Marie Chauvelot, auteur avec Bernard de Boissière de Maurice Zundel (Presses de la Renaissance) et qui a édité Je ne crois pas en Dieu, je le vis, un texte de Maurice Zundel (Editions du Passeur), répond aux questions de Sophie de Villeneuve dans l'émission "Mille questions à la foi" sur Radio Notre-Dame. Publié le 11 octobre 2017.

Maurice Zundel © D. R.

Sophie de Villeneuve : Vous n’avez pas connu le P. Zundel, mais vous l’avez découvert par hasard avec le P. de Boissière…

F.-M. C. : Le P. de Boissière cherchait quelqu’un pour l’aider à rédiger la biographie de Maurice Zundel, qu’il avait rencontré à plusieurs reprises, et qui parlait de Dieu d’une telle façon que le P. de Boissière, plein de joie et décidé à demeurer dans cette joie, a fait au moment d’une de ces rencontres le choix définitif de la vie consacrée. Il est alors entré chez les jésuites. 

Maurice Zundel était un prêtre, un Suisse… Mais que sait-on de plus ?

F.-M. C. : Prêtre catholique, né en pays protestant, appartenant donc à une minorité, le jeune homme qui s’était très tôt destiné à la prêtrise a connu un cheminement très difficile. Cet homme mystique, réfléchi, ce penseur qui allait au fond de sa foi se posait une question de manière radicale : Comment Dieu survivra-t-il aux conflits mondiaux ? Né en 1897 et mort en 1975, il a connu toutes les guerres du XXe siècle, et a anticipé très tôt les difficultés de son époque, avec une intelligence prophétique. Dès 1914, il interpelle l’Eglise en disant que si elle ne prend pas sa place auprès des personnes démunies, elle cèdera la main aux politiques, et que Dieu pourrait se perdre en chemin.

On dit aussi de lui qu’il était un mystique. Pourquoi ?

F.-M. C. : C’est un homme qui vit en cœur à cœur avec Dieu, un homme qui vit la relation trinitaire au point de nous faire entrer dans le mystère de la Trinité avec une intelligence et une profondeur qui nous parlent. Quand on dit que l’homme est à l’image de Dieu, qu’est-ce que l’image de Dieu ? Quand on s’interroge sur la relation trinitaire, on comprend que Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, ne pourra pas résister aux conflits mondiaux. Car si Dieu est si puissant que cela, pourquoi laisse-t-il les victimes aux mains des bourreaux ? Pourquoi n’intervient-il pas ? C’est la grande question du mal.

C’est une question qui l’a toujours taraudé ?

F.-M. C. : Il y a apporté quelques réponses. Il disait notamment que le mal est une relation entre les hommes et que Dieu, qui est en moi ce qu’il y a de plus grand que moi, en est la première victime. Quand on fait du mal à quelqu’un, on l’atteint dans ce qu’il a de plus sublime. On atteint plus que l’humanité, on atteint ce qui la fonde, et Dieu peut se perdre dans cette relation. Car le plus grand péché, c’est de faire obstacle à Dieu en l’autre et en soi-même. Et ce péché provoque des réactions en chaîne. Quand un maillon d’une chaîne lumineuse s’obscurcit, il éteint ceux qui le touchent. Jusqu’où alors cela peut-il aller ? On comprend que le Christ veuille sauver jusqu’à la dernière de ses brebis, car il faut que toutes ses brebis, comme les maillons d’une chaîne, vivent et brûlent pour que toute la chaîne reste vivante et lumineuse. Cette définition du mal comme une relation entre les hommes nous emmène très loin, elle nous fait adhérer au vrai visage de Dieu, au Christ, par le cœur et non par la morale. 

Alors qu’il vivait à une époque où l’Eglise était encore très ancrée dans une certaine morale, on a l’impression qu’il a un peu éclaté tout cela…

F.-M. C. : Il se mettait toujours au diapason de ce Dieu qui fait éclater les frontières intérieures. La vraie révélation, c’est celle qui fait éclater nos frontières intérieures. Dieu est quelqu’un à qui on peut vraiment accéder par la méditation, par la contemplation. Zundel a manifestement l’expérience de Dieu, il sait en parler, il sait la communiquer, et il sait la susciter, sans aucun prosélytisme. Il nous rappelle simplement qu’en nous, se tient ce qui est plus grand que nous. Et que dans le silence, dans la contemplation, dans l’intérêt que je peux avoir pour quelque chose de beau, de grand, qui peut m’enchanter, je vais m’oublier moi-même. Et quand on s’oublie soi-même, nos frontières éclatent.

Quand on lit sa biographie, on constate qu’il n’a pas été très bien accueilli par son Eglise, qui le suspectait, mais qu’au contraire il a été merveilleusement accueilli par de nombreux fidèles qui venaient l’écouter prêcher.

F.-M. C. : C’est vrai, pour notre plus grande chance car cela l’a contraint à s’isoler et à écrire. Mais aussi pour son malheur, car il a eu une vie difficile à cause de cette suspicion dont il était l’objet. Il dépendait d’un évêque frileux, qui ne savait absolument pas comment faire avec lui. Il a bien vu immédiatement qu’il avait à faire à quelqu’un de très brillant, qui avait été repéré par les thomistes comme Jacques Maritain, qui lui ont demandé de prêcher et qui ont vu en lui le thomiste par excellence. Mais peu à peu, Zundel se rend compte que seule l’adhésion du cœur peut faire adhérer au Christ, et que cette adhésion ne peut reposer que sur une expérience. Comment susciter l’expérience ? Comment éveiller des enfants qui suivent un catéchisme thomiste très cadré à l’époque qui ne les éveille pas personnellement, qui ne fait pas appel à l’émotion ? Avec les enfants qu’il côtoie, il pratique son propre catéchisme, qu’il ne diffuse pas, mais qui est une interrogation vivante pour une adhésion à l’Eglise vivante. Beaucoup de ces enfants par la suite s’engageront dans l’Eglise, entreront dans les Ordres, créeront des cercles pour diffuser son enseignement et faire connaître sa pensée. Mais Zundel, qui valorisait l’expérience et l’émotion, a été considéré alors comme un émotif, un subjectif, quelqu’un qui a son Dieu à lui qui n’est pas le Dieu des autres, et qui fait son propre catéchisme.

Il a pourtant beaucoup écrit et beaucoup parlé.

F.-M. C. : Il pouvait faire plusieurs homélies dans la même journée sans la moindre note, ce qui a enchanté le pape Paul VI qui l’a invité à venir prêcher au Vatican. Ce qu’il dit, c’est ce qu’il est, ce qui l’agite, ses questions, ses réponses, son enthousiasme. Il exprime ce qu’il vit.

C’était un homme très novateur pour l’Eglise ?

F.-M. C. : Oui, certains de ses concepts sont vraiment novateurs : le Dieu humble, le Dieu pauvre, des thèmes qui seront par la suite repris et largement diffusés par François Varillon, même si ces thèmes avaient été rayés de ses livres par la censure alors même qu’il était invité à prêcher par Paul VI… L’Eglise ne pouvait pas entendre ces idées à ce moment-là.

 Pour connaître Maurice Zundel, quels textes peut-on lire d’abord ?

F.-M. C. : Je pense qu’on peut commencer par L’Evangile intérieur, Je est un autre, et Je ne crois pas en Dieu, je le vis, qui est un petit précis de Zundel. Si on le lit d’une traite, on a accès à l’ensemble de sa pensée, mais on peut le lire par petites touches, selon les questions que l’on veut éclaircir. Il est constitué de petits paragraphes très faciles d’accès, et très bien orchestrés.

On peut aussi lire sa biographie, à laquelle vous avez participé ?

F.-M. C. : Oui car ce livre présente à la fois la vie et la pensée de Maurice Zundel, qui sont indissociables.

On entre par ce livre dans la vie de ce prêtre qui est mort âgé, dans une pauvreté totale, car il avait aussi le goût de la pauvreté…

F.-M. C. : La pauvreté a deux aspects : la pauvreté matérielle bien sûr, mais aussi celle qu’il découvre avec Victor Hugo dans l’épisode où l’évêque Myriel convertit Jean Valjean, en lui disant : « Vous ne m’avez pas volé, tout ce qui est ici est à vous ». Pour Zundel c’est devenu une règle de vie : il n’y a que la gratuité et le don de soi qui puissent convertir.

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